Brandt : chronique d’une fermeture annoncée et symbole de la désindustrialisation française
Pendant des décennies, Brandt a incarné bien plus qu’une marque d’électroménager. Elle représentait un pan entier de l’industrie française : des usines implantées sur le territoire, des milliers d’emplois qualifiés, une capacité d’innovation réelle et une inscription durable dans les bassins de vie.
La fermeture progressive de ses sites industriels ne relève donc pas d’un simple fait divers économique. Elle constitue un symptôme majeur d’un processus de fond : la désindustrialisation française.
Brandt, une marque industrielle ancrée dans l’histoire
Créée au début du XXᵉ siècle, Brandt s’impose rapidement comme un acteur central de l’électroménager français. À une époque où la France construit sa puissance industrielle, l’entreprise s’inscrit dans un modèle clair : produire sur le territoire national, former une main-d’œuvre qualifiée, maîtriser les chaînes de valeur et innover.
Brandt, comme d’autres grands noms de l’industrie française, s’intègre alors dans une logique de long terme. L’entreprise n’est pas seulement un centre de profit ; elle est aussi un outil productif, un vecteur de souveraineté et un acteur territorial.
La fermeture de Brandt : un événement révélateur, pas une exception
Lorsque les fermetures d’usines Brandt surviennent, le discours dominant insiste sur des causes conjoncturelles : concurrence internationale, évolution des marchés, coûts de production. Mais cette lecture est insuffisante.
La trajectoire de Brandt n’est pas celle d’une entreprise mal gérée ou technologiquement dépassée. Elle est celle d’une entreprise progressivement intégrée dans des logiques financières et actionnariales déconnectées de l’outil industriel. Les décisions stratégiques s’éloignent des réalités productives et territoriales. La priorité n’est plus la consolidation industrielle, mais l’optimisation à court terme.
Brandt n’a pas disparu parce qu’elle ne savait plus produire. Elle a disparu parce que produire n’était plus l’objectif central.
La désindustrialisation française : un processus de long terme
La fermeture de Brandt s’inscrit dans une dynamique amorcée dès les années 1970. La France, comme d’autres pays occidentaux, fait alors des choix structurants :
- externalisation progressive de la production,
- valorisation accrue des services au détriment de l’industrie,
- montée en puissance de la finance dans les décisions économiques,
- affaiblissement du rôle stratégique de l’État industriel.
Ces choix ne sont pas neutres. Ils traduisent une vision selon laquelle l’industrie serait une activité du passé, peu compatible avec la modernité économique. La production est progressivement perçue comme une variable d’ajustement, et non comme un pilier stratégique.
Ce que Brandt illustre parfaitement
Le cas Brandt met en lumière plusieurs mécanismes caractéristiques de la désindustrialisation :
- la perte de maîtrise des chaînes de valeur, avec une dépendance accrue aux importations ;
- la fragilisation des compétences industrielles, qui disparaissent avec les fermetures de sites ;
- la déconnexion entre les lieux de décision et les territoires, rendant invisibles les conséquences sociales et économiques locales.
Lorsqu’une usine ferme, ce ne sont pas seulement des emplois qui disparaissent. Ce sont des savoir-faire, des filières entières, des capacités d’innovation futures.
Des conséquences économiques et sociales profondes
La désindustrialisation n’est pas un phénomène abstrait. Elle se traduit concrètement par :
- une dégradation de la balance commerciale,
- une perte d’emplois qualifiés difficilement remplaçables,
- une dépendance accrue vis-à-vis de l’étranger pour des biens essentiels,
- une fragilisation des territoires industriels.
Dans le cas de Brandt, les fermetures ont affecté durablement des bassins d’emploi déjà vulnérables, sans véritable stratégie de reconversion industrielle à la hauteur des enjeux.
Brandt, symptôme d’un modèle économique à bout de souffle
Brandt n’est ni un accident, ni une fatalité. Son histoire révèle les limites d’un modèle économique qui a longtemps privilégié :
- le court-termisme,
- la rentabilité financière immédiate,
- la dissociation entre production, emploi et stratégie nationale.
La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi Brandt a fermé, mais pourquoi la France a accepté que ce type d’entreprise disparaisse sans remettre en cause les choix structurels qui ont conduit à cette situation.
Conclusion
La fermeture de Brandt acte une réalité plus large : la France s’est progressivement éloignée de son socle industriel. Si la réindustrialisation est aujourd’hui régulièrement invoquée, elle ne pourra être crédible qu’à une condition : changer de logique, redonner à l’industrie une place centrale dans la stratégie économique nationale, et considérer l’outil productif non comme un coût, mais comme un investissement de long terme.
Brandt n’est pas seulement une page tournée. C’est un avertissement.
