Défaillances d’entreprises : un record historique, mais une crise qui change de nature







Résumé

L’année 2025 marque un nouveau record historique des défaillances d’entreprises en France, avec 68 057 procédures collectives, soit +32,6 % par rapport à 2019, et +3,5 % par rapport à 2024. Les niveaux d’avant-Covid ont non seulement été rattrapés, mais durablement dépassés.

Cette hausse s’inscrit toutefois dans une dynamique de décélération : après une explosion post-« quoi qu’il en coûte », la progression ralentit nettement depuis 2024. Autrement dit, la crise ne s’aggrave plus brutalement, mais s’installe.

Derrière ce chiffre global se cache une transformation profonde du tissu économique :

  • Les liquidations judiciaires directes restent majoritaires (66 % des procédures), mais leur poids recule au profit des redressements judiciaires, traduisant un recours accru aux dispositifs visant la poursuite de l’activité.
  • Plus de 202 000 emplois ont été menacés en 2025, touchant désormais des entreprises plus anciennes (âge moyen : 9,5 ans).
  • Les secteurs les plus exposés restent ceux dépendants de la consommation, en particulier l’hébergement-restauration, mais aussi certaines activités de services aux entreprises et de santé.
  • La crise n’est pas homogène territorialement. Trois régions concentrent près de la moitié des défaillances : l’Île-de-France, l’Auvergne-Rhône-Alpes et la Nouvelle-Aquitaine. Les Pays de la Loire enregistrent la plus forte progression annuelle (+20,9 %), tandis que certaines régions comme la PACA ou la Normandie connaissent un léger reflux.

Surtout, le rapport met en évidence un basculement structurel : on n’est plus face à une crise conjoncturelle uniforme, mais à un temps des restructurations. Restructuration des marchés (pression internationale, concurrence, arbitrages des donneurs d’ordres), restructuration des entreprises (sauvegarde de l’emploi, adaptation des modèles), et restructuration financière via la montée en puissance des procédures de prévention (mandats ad hoc, conciliations).

En clair, l’économie française n’est pas à l’arrêt, mais elle se recompose sous contrainte, avec un coût social et entrepreneurial élevé, concentré sur les entreprises les plus exposées aux mutations de la demande, des normes et de la concurrence.

Synthèse analytique du rapport CNAJMJ (4e trimestre & bilan 2025)

1) Le cycle post-Covid est terminé : on est entré dans un régime “haut” de défaillances

Le rapport montre un basculement net : après le “plancher” de 2021 (effet des dispositifs Covid), les niveaux pré-Covid (≈53 000 procédures) ont été rattrapés fin 2023, puis dépassés durablement en 2024 et 2025. Le point clé n’est donc pas seulement le record (68 057 procédures en 2025), mais le fait qu’il s’inscrit dans une nouvelle normalité plus élevée qu’avant-crise.

Deux signaux structurants ressortent :

Décélération de la hausse : +17,8% (2023→2024) puis +3,5% (2024→2025), et +1,6% au T4 (T4 2024→T4 2025). Autrement dit : le niveau est très haut, mais la dynamique “accélérante” s’essouffle.

Montée du risque social : 202 751 emplois menacés en 2025, avec des dossiers très visibles (SFR, ARC). Cela indique une diffusion des difficultés vers des entreprises plus structurées, même si la majorité reste composée de petites entités.

Figure : Évolution annuelle et trimestrielle des défaillances d’entreprises (CNAJMJ)

2) La structure des procédures traduit une économie qui “tente plus souvent de se sauver”

La répartition 2025 est : 1 568 sauvegardes, 21 581 redressements, 44 908 liquidations judiciaires directes.

Le fait analytique important est l’évolution de la composition : en 2019 les liquidations directes pèsent 71% et les redressements 27%, contre 66% / 32% en 2025. Cela signifie qu’à la marge, on observe davantage de situations où l’on cherche à poursuivre l’activité (redressement) plutôt que liquider immédiatement. Ce n’est pas “optimiste” en soi, mais c’est un signe de restructuration plutôt que de simple “mort d’entreprises” en chaîne.

3) Évolution par secteurs : la polarisation “consommation sous contrainte” + “services aux entreprises sous pression”

Le rapport permet une lecture double : (a) la variation récente 2024→2025 ; (b) la transformation longue 2019→2025.

Sur un an (2024→2025), les hausses les plus marquées (ensemble des entreprises) sont notamment :

Santé humaine & action sociale : +38,5% (fortement atypique)

Agriculture : +17,8%

Services administratifs & de soutien : +10,0%

Activités spécialisées, scientifiques & techniques : +9,3%

Hébergement & restauration : +9,3%

Pendant ce temps, certains secteurs “macro-visibles” sont plutôt stables ou en léger repli sur 2024→2025 (ex : construction -2,6%, commerce -0,4%). Ce contraste est important : la crise n’est pas uniformément “générale”, elle est concentrée sur des poches où les modèles économiques sont sous tension.

Sur longue période (2019→2025), la hausse globale est +32,6%, mais certains secteurs sont très au-dessus :

Information & communication : +94,3%

Activités spécialisées, scientifiques & techniques : +79,6%

Transports & entreposage : +74,3%

Services administratifs & de soutien : +71,4%

Santé humaine & action sociale : +72,2%

Interprétation (sens économique)
Le rapport donne une grille “temps des restructurations” :

Consommation des ménages atone + arbitrages : cela frappe particulièrement l’hébergement-restauration (et certains commerces).

Pression sur la sous-traitance et les services aux entreprises : hausse des défaillances dans des activités “support” (sécurité privée, nettoyage, sièges sociaux, conseil…). Logique typique d’un cycle où les donneurs d’ordres “optimisent” et transfèrent la contrainte vers la chaîne.

Mutations de modèles de travail : dans le transport, le rapport souligne un phénomène structurel (affrètement “à la course”, micro-entreprises) qui met en étau les PME organisées “classiques”.

Secteurs régulés / quasi-publics : la flambée “petite enfance” (accueil du jeune enfant) est analysée comme une recomposition d’un “welfare market” (croissance du privé marchand, tensions RH, renforcement régulatoire, coûts de conformité).

4) Évolution géographique : la moitié des défaillances est concentrée, mais les dynamiques régionales divergent

Le rapport établit une concentration forte : Île-de-France (16 455), Auvergne-Rhône-Alpes (8 036), Nouvelle-Aquitaine (6 483) représentent à elles seules “près de la moitié” des procédures.

2024→2025 (variations marquantes)

Pays de la Loire : +20,9% (2 638 → 3 190) : accélération nette, la plus forte parmi les grandes régions.

Nouvelle-Aquitaine : +9,9% (5 899 → 6 483) : hausse robuste.

PACA : -5,3% et Normandie : -3,3% : repli à contre-courant.

Outre-mer : Guadeloupe +40,7%, Guyane +185,9% (effet de petits volumes mais choc très fort), Mayotte -48,9%.

2019→2025 (tendances longues)

Île-de-France : +50,1% ; Nouvelle-Aquitaine : +47,6% ; Pays de la Loire : +47,8% : trois territoires durablement au-dessus de la moyenne nationale (+32,6%).

Interprétation (sens territorial)
Deux lectures se superposent :

Une lecture “structure économique” : les régions à fort tissu tertiaire, services aux entreprises, sous-traitance et logistique peuvent amplifier la sensibilité aux arbitrages (prix, délais de paiement, baisse de commande).

Une lecture “sectorielle locale” : l’exemple viticole/cognac cité dans le rapport illustre comment des chocs (météo, prix, débouchés, incertitudes douanières) peuvent produire des foyers régionaux ou départementaux très concentrés.

Figure : Carte régionale – évolution des procédures collectives en 1 an (%)

5) Commentaire transversal : ce que le rapport dit “en creux”

Ce n’est pas juste une vague de faillites, c’est une phase de tri et de recomposition. La montée des redressements, la hausse des procédures amiables (mandats ad hoc/conciliations) et l’insistance sur la “restructuration” indiquent un système qui cherche à réallouer (clients, chaînes de valeur, coûts) plus qu’à liquider mécaniquement.

La fragilité se déplace vers des activités-piliers du quotidien : restauration, services “invisibles” (nettoyage, sécurité), et maintenant certains segments de santé/social (petite enfance). Ce sont des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre, donc à impact social et territorial élevé.

La décélération 2025 est ambivalente : elle peut signaler un palier (moins de détérioration), mais aussi un “plateau haut” où l’économie s’habitue à un taux de défaillances supérieur à l’ancien régime.

Figure : Illustration associée (image-37)

Commentaires

1) Une économie entrée dans un régime durable de vulnérabilité élevée

Le fait marquant n’est pas seulement le niveau record de défaillances, mais leur stabilisation à un palier historiquement haut. La décélération observée en 2025 ne signifie pas un retour à la normale antérieure, mais l’installation d’un nouvel équilibre fragile : l’économie française semble désormais fonctionner avec un volume structurellement plus élevé de procédures collectives qu’avant la crise sanitaire.
Autrement dit, le choc Covid n’a pas seulement provoqué un décalage temporel ; il a reconfiguré durablement le tissu productif, en révélant ou en accélérant des fragilités latentes.

2) Une crise moins “spectaculaire”, mais plus diffuse et plus enracinée

Le rapport montre que la dynamique actuelle ne se concentre pas principalement sur de grandes faillites industrielles isolées, mais sur une multitude de secteurs ordinaires, souvent peu visibles : services aux entreprises, restauration, activités de soutien, santé sociale de proximité, agriculture.
Cette diffusion rend la crise moins immédiatement perceptible médiatiquement, mais plus profonde économiquement, car elle touche des activités essentielles au fonctionnement quotidien de l’économie et de la société. Elle fragilise les chaînes de valeur “par le bas” et par capillarité.

3) La montée des redressements et des procédures amiables traduit un changement de comportement

La progression relative des redressements judiciaires et des procédures de prévention indique que les acteurs économiques tentent davantage de gérer la difficulté, plutôt que de subir une liquidation immédiate.
Cela peut être lu comme un signe de maturité institutionnelle accrue (anticipation, négociation, restructuration), mais aussi comme l’indice d’un environnement où les entreprises survivent plus longtemps sous tension, parfois au prix d’une compression durable de leur fonctionnement (trésorerie, qualité, emploi, investissement). La frontière entre adaptation et fragilisation chronique devient plus floue.

4) Des mutations sectorielles profondes, au-delà du seul cycle conjoncturel

Les évolutions sectorielles mises en évidence dépassent largement le simple rattrapage post-Covid.
Dans plusieurs cas, il s’agit de transformations structurelles :

  • évolution des comportements de consommation (restauration, commerce),
  • recomposition des chaînes de sous-traitance et pression accrue sur les services support,
  • transformation des modèles de travail et d’organisation (transport, services aux entreprises),
  • montée de secteurs hybrides public/privé (petite enfance, action sociale) confrontés à des tensions réglementaires, financières et humaines simultanées.

Ces mutations redéfinissent les conditions de viabilité économique de nombreux métiers, indépendamment de la conjoncture immédiate.

5) Une géographie des difficultés révélatrice des spécialisations régionales

La carte des défaillances ne se résume pas à une opposition “Nord/Sud” ou “métropoles/périphéries”. Elle reflète surtout la structure productive locale : poids du tertiaire marchand, exposition à certains secteurs agricoles ou industriels, dépendance à des marchés internationaux, ou à des donneurs d’ordres concentrés.
Les fortes hausses observées dans certaines régions traduisent moins un accident ponctuel qu’une sensibilité accrue à des chocs sectoriels spécifiques, qu’ils soient climatiques, commerciaux, réglementaires ou organisationnels.

6) Un indicateur économique qui est aussi un indicateur social

Enfin, le volume d’emplois menacés rappelle que les défaillances ne sont pas qu’un phénomène comptable. Elles sont le révélateur d’un ajustement social en cours, souvent silencieux : dégradation des conditions de travail, tensions sur l’emploi, fragilisation des parcours professionnels, perte de compétences locales.
À ce titre, les défaillances doivent être lues non seulement comme un thermomètre de l’activité économique, mais comme un signal avancé des transformations sociales à venir.



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