La hausse de 38,5 % des défaillances dans le secteur de la santé humaine et de l’action sociale constitue l’une des évolutions les plus marquantes – et les plus atypiques – de l’année 2025. Longtemps perçu comme relativement protégé des cycles économiques classiques, ce secteur apparaît aujourd’hui confronté à des tensions structurelles profondes, qui ne relèvent ni d’un simple accident conjoncturel, ni d’un rattrapage post-Covid ordinaire.
Un secteur historiquement résilient, désormais fragilisé
La santé et l’action sociale occupent une place particulière dans l’économie : demande relativement stable, financement largement public ou para-public, forte intensité de main-d’œuvre, et missions socialement essentielles.
C’est précisément cette combinaison qui rend l’augmentation des défaillances particulièrement significative. Elle signale que les mécanismes traditionnels de protection du secteur atteignent leurs limites.
Une pression financière devenue structurelle
La première source de fragilisation réside dans un désalignement croissant entre les coûts réels d’exploitation et les ressources financières disponibles.
Les structures du secteur font face simultanément à :
- une hausse durable des coûts salariaux, liée aux tensions de recrutement, à la concurrence entre employeurs et à la revalorisation nécessaire de métiers historiquement sous-payés ;
- une augmentation des charges fixes (locaux, énergie, assurances, conformité réglementaire) ;
- des financements contraints, souvent indexés sur des grilles publiques, peu réactives à l’inflation réelle.
Ce décalage crée une situation paradoxale : l’activité est là, les besoins sont identifiés, mais la rentabilité opérationnelle se dégrade, jusqu’à mettre en danger l’équilibre financier des structures les plus fragiles.
La crise des ressources humaines comme facteur central
Le secteur est confronté à une crise RH profonde, qui ne se limite pas à une pénurie temporaire.
Absentéisme élevé, turn-over important, difficultés de recrutement chroniques, fatigue professionnelle : ces phénomènes ont un impact direct sur la viabilité économique.
Chaque absence non remplacée désorganise le service, alourdit la charge des équipes restantes, dégrade la qualité perçue, et peut conduire à des pertes de financement ou à des sanctions contractuelles.
À terme, ce cercle vicieux transforme un problème de personnel en risque économique majeur.
Le cas emblématique de la petite enfance
Parmi les sous-secteurs les plus touchés figure l’accueil du jeune enfant, où les défaillances progressent à un rythme particulièrement élevé.
Cette situation reflète une recomposition rapide du modèle :
- montée en puissance du privé marchand ces dernières années,
- dépendance forte aux financements publics et aux prestations sociales,
- renforcement récent des exigences réglementaires et des contrôles,
- tension extrême sur les métiers (auxiliaires de puériculture, éducateurs, personnels qualifiés).
De nombreuses structures se retrouvent ainsi prises en étau entre des exigences de qualité accrues, des coûts en hausse, et une capacité limitée à ajuster leurs recettes.
Un secteur exposé à une “crise silencieuse”
Contrairement à l’industrie ou au commerce, les défaillances dans la santé et l’action sociale génèrent peu de signaux visibles immédiats. Elles prennent souvent la forme de :
- fermetures progressives,
- restructurations locales,
- absorptions discrètes,
- ou cessations d’activité peu médiatisées.
Pourtant, leurs effets sont profonds : dégradation de l’offre de soins ou d’accompagnement, allongement des délais, surcharge des structures restantes, et fragilisation accrue des territoires déjà sous-dotés.
Une mutation plus qu’un accident
La hausse des défaillances ne traduit pas un désengagement de la société vis-à-vis de la santé ou de l’action sociale. Elle révèle au contraire une inadaptation croissante entre les besoins collectifs, les modèles économiques existants et les conditions réelles de travail.
Autrement dit, le secteur entre dans une phase de réajustement structurel, où seules les organisations capables d’absorber simultanément les contraintes financières, humaines et réglementaires parviendront à se maintenir durablement.